La langue égyptienne

L'égyptien et ses affinités linguistiques

L'égyptien appartient à la famille des langues chamito-sémitiques, appellation donnée par les linguistes de la fin du XVIIIe siècle d'après le nom des fils de Noé, Cham et Sem et qualifiée plus tard d'afro-asiatique, notamment dans la linguistique anglo-saxonne.

Elle rassemble les langues de l'Asie de l'Ouest et de l'Afrique présentant des similitudes entre elles dues soit à leur origine commune, soit au résultat de contacts ultérieurs.

Les langues chamito-sémitiques englobent cinq, voire six branches :

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  • L'égyptien (ou groupe chamite) qui englobe des langues aujourd'hui éteintes : l'ancien égyptien, le moyen égyptien, le nouvel égyptien, le démotique, le copte (encore utilisé comme langue liturgique de l'Église copte orthodoxe).

  • Les langues couchitiques, du nom de Coush, fils de Cham, sont attestées depuis le XVIIe siècle. Elles se répartissent de la frontière sud de l'Égypte jusqu'au nord de la Tanzanie : le somali, le galla, le bédja...

  • Les langues sémitiques, du nom de Sem, fils de Noé est la famille la plus importante du groupe, connue depuis la seconde moitié du IIIe millénaire, comprenant des langues éteintes comme le babylonien, le cananéen ou l'assyrien et des langues toujours bien attestées telles l'arabe, l'hébreu, le tigrinia ou l'amharique.

  • Les langues tchadiques sont un agglomérat d'environ 140 langues et dialectes répartis aux alentours du lac Tchad. La principale langue de ce groupe est le haoussa.

  • Les langues berbères sont les langues de l'Afrique du Nord et de l'ouest de l'Égypte : kabyle, tamazight, rifain...

  • Les langues omotiques tirent leur nom de la rivière Omo. Il s'agit de langues du sud de l'Éthiopie. L'appartenance de groupe des langues omotiques à la famille chamito-sémitique est actuellement objet de controverse.

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    Dans un premier temps, l'égyptien a été qualifié de langue chamito-sémitique car il possédait à la fois certaines caractéristiques des langues sémitiques et d'autres appartenant aux langues chamitiques.

    Pour justifier ce mélange, l'hypothèse fut émise que, durant la Préhistoire, des peuples sémites venus de l'Est se seraient installés dans la vallée du Nil et auraient instauré leur souveraineté sur les populations indigènes chamitiques.

    On a également imaginé que l'égyptien était la "langue-mère" qui aurait donné naissance aux langues chamitiques et sémitiques. Mais comment expliquer alors que certaines de ses "langues-filles" lui étaient contemporaines ?

    Finalement, les linguistes rassemblèrent toutes les langues de l'Asie de l'Ouest et de l'Afrique présentant des similitudes entre elles en une grande famille appelée afro-asiatique. En fait, l'égyptien avait des points communs avec les langues sémitiques et les langues chamitiques car il faisait partie d'une branche de la même famille.

    Diakonoff pense que l'afro-asiatique est issu d'une langue parlée dans l'actuel Sahara aux environs de 8000-6000 av. J.-C. à l'époque où la région était plutôt une savane qu'un désert. À partir de là, elle se serait diffusée au Nord et au Sud. D'autres voient son origine au Soudan et en Éthiopie.

    Le système commun des langues
    afro-asiatiques

    Toutes ces langues sont des langues à flexion. La plupart des mots comportent trois consonnes (parfois deux ou quatre) appelées racine qui donne le concept général et qui, hormis l'adjonction de suffixes ou de préfixes, est fixe. Les voyelles varient suivant l'utilisation du mot dans le discours (nom, verbe…), permettant donc de décliner les conjugaisons et de former des familles de mots.

    Reprenons un exemple mentionné par Peter A. Piccione. En arabe, le concept d'enseigner et d'apprendre est D-R-S. La racine consonantique reste fixe ; les voyelles changent suivant l'usage du mot :

    darasa = étudier, apprendre
    darrasa = enseigner
    dars = leçon, classe
    durus = leçons (pluriel)
    mudaaris = professeur (masculin)
    mudaarisa = professeur (féminin)
    madrasa = école

    En ancien égyptien, le principe est identique. Seules les consonnes et semi-consonnes sont écrites. Comme l'utilisation des voyelles suivait un modèle précis selon le sens et la fonction du mot, modèle connu de tous, il n'était pas utile de les reproduire dans l'écriture.

    Les termes possédant les mêmes consonnes posent souvent un problème d'interprétation aux égyptologues.
    Par exemple, la forme verbale sdm.f peut se traduire par sept formes : «il entend», «il entendra», «il a entendu», «qu'il entende»… qui devaient se différencier au niveau de la prononciation.

    Les Égyptiens ne semblaient pas rencontrer ce genre de difficulté. En fait, selon Peter A. Piccione, leur conception de la lecture était différente de la nôtre.
    En général, les Égyptiens lisaient leurs textes à haute voix. Lorqu'ils le faisaient en silence, ils bougeaient les lèvres : «Écris avec la main, lis avec la bouche», et non, comme on pourrait s'y attendre, «avec les yeux».
    Donc, parce que le processus d'écriture était toujours directement lié à la parole, les anciens Égyptiens pouvaient aisément reconnaître les modèles vocaliques de leurs textes écrits.

    Aujourd'hui, nous ignorons quelles voyelles étaient utilisées. Par convention, les égyptologues insèrent un «é» entre chaque consonne pour les premières syllabes et un «è» pour la dernière. Par exemple nfr se lit «néfèr», nfrt se dit «néférèt».
    Parfois le copte permet de restituer la voyelle manquante.

    Avec le développement du copte et sous l'influence des contacts étrangers, les voyelles seront introduites dans l'écriture vers 470 av. JC.

    Les différentes phases de la langue égyptienne

    L'égyptien est attesté sur plus de 4.500 ans. L'évolution de la langue se caractérise par deux grandes phases divisées en plusieurs étapes graduelles et qui sont identifiées par des particularités phonologiques, grammaticales (morphologie, syntaxe et typologie), lexicales et orthographiques et, dans certains cas mais de manière moins pertinente, par le type d'écriture utilisé.

  • L'égyptien de la première phase :

  • L'égyptien de la première phase se caractérise par un système verbal de type aspectuel, une morphologie synthétique : conjugaison suffixale, adjonction d'affixes au thème nominal pour indiquer le genre et le nombre. De plus, les différentes propositions ne sont pas nécessairement unies par des conjonctions.

    1. L'ancien égyptien :

    Avant 3000 av. J.-C., nos connaissances de la langue et de l'écriture se limitent à quelques brèves inscriptions (noms et étiquettes).
    L'ancien égyptien proprement dit, la plus ancienne phase connue de la langue, remonte approximativement à 2600 av.J.-C.
    Dialecte du Nord, des alentours de Memphis, c'était la langue des Textes des Pyramides, des inscriptions autobiographiques et des documents de la IIIe à la VIe dynastie de l'Ancien Empire.

    2. Le moyen égyptien :

    Les premières attestations du moyen égyptien, appelé également «égyptien classique», apparaissent dans les textes aux alentours de 2100 av. J.-C.
    Il survivra dans la langue parlée durant 500 ans mais restera la langue des hiéroglyphes pour le reste de l'histoire de l'Égypte antique.

    En effet, les anciens Égyptiens estimèrent plus tard que le pays avait atteint le plus haut point de culture et de civilisation au cours de la période du Moyen Empire. Ainsi, sous la XVIIe dynastie, le moyen égyptien, considéré comme la forme classique de la langue, fut de nouveau adopté.
    C'est la langue de nombreux textes littéraires, d'inscriptions royales et privées, de documents administratifs et de lettres ainsi que d'une abondante littérature religieuse comme les Textes des Sarcophages.

  • - L'égyptien de la seconde phase :

  • Le seconde phase se distingue par une série de caractéristiques :
    - phonologiques : mutations importantes dans le système consonantique, notamment au niveau des dentales.
    - morphologiques : disparition progressive dans les adjectifs et les substantifs des terminaisons de genre et de nombre et apparition des articles; extension des formes périphrastiques dans la conjugaison; simplification de certains paradigmes.
    - syntaxiques : les relations entre les propositions sont explicitées par des conjonctions de coordination ou de subordination.
    - sémantiques : passage d'un système aspectuel à un système temporel.
    - lexicologiques : emprunts aux langues sémitiques (en néo-égyptien) et au grec (copte).

    3. Le nouvel égyptien :

    Le nouvel égyptien (ou néo-égyptien), dialecte de Haute-Égypte, remplace le moyen égyptien dans la langue parlée après 1600 et restera en usage jusqu'aux environs de 600 av. J.-C.
    On le trouve retranscrit aussi bien en écriture hiéroglyphique qu'en hiératique.

    C'est essentiellement la langue des textes non-littéraires des XIXe - XXVe dynasties (lettres, rapports, graffitis).
    Même si son emploi s'étendit à certaines formes littéraires, la plupart des textes religieux et ceux des inscriptions restèrent encore profondément influencés par le moyen égyptien.

    Durant la période amarnienne, le nouvel égyptien apparaît régulièrement dans les documents officiels, peut-être parce que le roi Amenhotep IV/Akhénaton avait imposé l'adoption de la langue vernaculaire comme langue écrite officielle. De plus, avec le temps, les scribes n'ont plus été capables de faire la distinction entre les deux idiomes.

    4. Le démotique :

    À la Basse Époque, deux dialectes et deux écritures cursives dérivées du nouvel égyptien sont utilisés simultanément : le démotique archaïque dans le Nord et le hiératique «anormal» dans le Sud. L'unification s'est faite du Nord au Sud en faveur du démotique sous le règne de Psammétique Ier.

    Le démotique, du grec dêmos signifiant «populaire», restera en usage jusqu'au Ve siècle ap. J.-C.
    Dans l'écriture, même s'il est parfois utilisé pour des textes littéraires, il exprime principalement la langue populaire et est employé pour les besoins de la vie quotidienne alors que, parallèlement, les inscriptions officielles en hiéroglyphes ont tendances à revenir aux styles archaïques de l'Ancien et du Moyen Empire.

    5. Le copte :

    Formé d'après le terme aiguptos qui signifie «égyptien» en grec, le copte est la dernière phase de la langue égyptienne antique. Attesté dès le IIe siècle ap. J.-C. , le copte était encore parlé par les paysans de Haute-Égypte au XVIIe siècle et reste la langue liturgique de l'Église Copte Orthodoxe.

    L'écriture copte est la transcription de la langue égyptienne en lettres grecques complétée par sept caractères démotiques pour rendre les sons qui n'existaient pas en grec.

    En 642, l'Égypte est conquise par les Arabes et l'arabe devient progressivement la langue officielle du pays.
    Quant à l'écriture égyptienne, elle tomba dans l'oubli avec la fermeture des temples. La dernière inscription connue en hiéroglyphes date de 394 après J.-C., elle a été retrouvée dans l'Ile de Philae.

    L'égyptien de tradition

    Nous l'avons vu plus haut, l'égyptien classique s'est maintenu au-delà du début du Nouvel Empire à côté de la langue vernaculaire (nouvel égyptien puis démotique).
    Il s'agit alors en fait d'une langue morte s'efforçant d'imiter les usages de la langue classique tout en étant perméable à divers traits de la langue de l'époque. Elle sert principalement à la rédaction des inscriptions royales, des traités religieux et funéraires ainsi qu'aux autobiographies des particuliers.

    Au cours de la domination grecque puis romaine l'égyptien de tradition fut, dans certains usages, rédigé dans une écriture particulière appelée écriture ptolémaïque qui connut un accroissement considérable du nombre de ses signes (plus de dix mille).

    Les dialectes

    Une lettre datée de 1200 av. J.-C. atteste d'une incompréhension manifeste au niveau de la langue entre les habitants du nord et ceux de sud de l'Égypte.
    Si les dialectes se détectent difficilement à travers les textes anciens, il est évident que la langue égyptienne a connu des différences régionales plus ou moins importantes.
    Celles-ci sont mieux perceptibles en copte dont l'alphabet note les voyelles. Le copte se subdivise en plusieurs dialectes : le fayoumique, l'akhmimique, le bohaïrique, au Nord, et le saïdique, au Sud.


    Sources :
    - Site du Centre International d'Études Pédagogiques (CIEP) : Le chamito-sémitique ou afro-asiatique et La racine en sémitique.
    - Michel Guay, La civilisation de l'Égypte des pharaons. CD-Rom, Média 160 inc., 1998.
    - Michel Malaise et Jean Winand, Grammaire raisonnée de l'égyptien classique. Liège, C.I.P.L., Ægyptiaca Leodiensia n°6, 1999.
    - Peter A. Piccione, Survey of ancient Egypt : A Social History. Cours sur Internet.

    Pour en savoir plus :
    D. COHEN, Les langues chamito-sémitiques, dans MARTINET, A. (éd.), Le Langage, Paris, 1968, p. 1288-1329.
    COLLECTIF, Les Langues Chamito-Sémitiques (Afro-Asiatiques). Revue Faits de Langues n°24 ou 25, octobre 2004 (À paraître).
    K.JANSEN-WINKELN, Diglossie und Zweisprachigkeit im Alten Ägypten, dans WZMG, 85 (1995), pp 85-115.
    Fr. JUNGE, Sprachstufen und Sprachgeschichten, dans ZDMG, Suppl. 6 (1985), pp 17-34.
    A. LOPRIENO, Ancient Egyptian Literature. History and Forms. Leyde, 1996.
    P. VERNUS, La position linguistique des Textes des Sarcophages, dans H. WILLEMS (éd.), The World of The Coffin Texts, Leyde, 1996, pp 143-196.


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