Scène 3 : La tombe de Sennedjem (TT1)

Introduction

L'analyse et la description de cette scène est la synthèse d'un échange qui a lieu sur le forum L'Égypte de Ddchampo, dans la rubrique "Les photos nous parlent...", sujet "Photo 3 : la tombe de Sennedjem".

N'hésitez pas à poursuivre la discussion, à poser vos questions et à apporter vos précisions et corrections directement sur le forum. Cette page sera adaptée en fonction des commentaires.



La photographie

Pour une vision de la scène en haute résolution, cliquez ICI.



Quelques mots sur la tombe

Sennedjem était un serviteur de la Place de Vérité, c'est-à-dire qu'il faisait partie des ouvriers et artisans qui travaillaient à l'édification et à la décoration des tombes royales de la Vallée des Rois et qui habitaient dans le village de Deir el-Médineh, sur la rive ouest du Nil.
Il vécut sous les règnes de Séthi Ier et de Ramsès II (XIXe dynastie).

Sa tombe voûtée fut retrouvée intacte le 2 février 1886 par une équipe dirigée par Gaston Maspero. Elle comportait un riche mobilier funéraire, 9 sarcophages ainsi que 11 momies couchées sur le sol, simplement recouvertes de leurs bandelettes.

Des peintures sur fond ocre évoquant la couleur de l'or ornent l'ensemble de la tombe. Elles sont réalisées dans un style naïf et spontané qui, curieusement, ne répond pas toujours à ce que l'on attendrait de tels artistes et qui s'écarte parfois des canons traditionnels. Ainsi les scènes agricoles représentent les personnages "en vrai profil", dont on ne voit qu'une seule épaule.
Par contre les thèmes liés au monde funéraire restent très conventionnels.



La scène

Cette célèbre scène fait référence au chapitre 110 du Livre des Morts consacré aux Champs de l'Au-delà.

- Dans le registre supérieur, sur la gauche, Sennedjem et son épouse Yinerferti sont en adoration devant cinq divinités.
Au centre, le fils de Sennedjem Rahotep est assis dans une barque et tourne la tête en direction de ses parents dont il semble s'éloigner.
Enfin, à droite, un autre fils de Sennedjem, Khonsu, procède au rite de l'ouverture de la bouche devant le sarcophage de son père.

- Dans le registre central, le défunt et son épouse ont rejoint des champs d'Ialou. Un lopin de terre leur a été attribué afin de leur permettre de subvenir à leurs besoins.
Les terres irriguées par des canaux séparant les différents registres sont très semblables à celles des rives du Nil. La vie dans le monde d'Osiris ne semble pas différente de celle du monde terrestre si ce n'est que le travail semble facile et que les travailleurs, même s'ils sont pieds nus, ont revêtu pour l'occasion leurs plus beaux vêtements.

Sennedjem est vêtu d'un pagne plissé remontant à l'arrière, à la mode depuis la période amarnienne. Il est coiffé d'une perruque bouclée et porte au menton une barbichette.
Son épouse porte un ample manteau plissé orné de franges qui recouvre une longue tunique étroite. Elle est coiffée d'une longue perruque tripartite dont deux mèches plus courtes retombent coquettement de part et d'autre de son visage.

- Enfin, le registre inférieur représente la végétation abondante, arbres et fleurs, qui pousse au bord du fleuve.





Registre supérieur

Sennedjem et son épouse Yineferti sont agenouillés sur un tas de sable, les bras levés en signe d'adoration vers les dieux situés en face d'eux.

Devant le couple se trouvent cinq divinités assises sur le signe de Maât : Rê-Horakhty, Osiris, Ptah et deux divinités dont le nom n'est pas mentionné (la Grande et la Petite Ennéade ?).

  • Le texte



    (1) rdit-dwAwt n ra
    (2) Hr-Axty
    (3) sn(w)-tA n wsir
    (4) xnty imntt di.f
    (5) iAwt ptH
    (6) nb mAat n kA n sDm(w)-aS m st mAat
    (7) sn-nDm mAa xrw
    (8) sn(t).f
    (9) nbt pr yi-nfr.ti
    (10) mAa-xrw

    Faire les louanges de Rê-Horakhty qui embrasse la terre d'Osiris, celui qui préside à l'Occident, pour qu'il donne les louanges de Ptah, seigneur de Maât, au ka du serviteur de la Place de Vérité, Sennedjem, juste de voix (et à ) sa soeur, la dame Yineferti, justifiée.

    Remarques :

    - sDm - le signe hiéroglyphique de l'oreille F21 suivi ici de deux traits :

    Les 2 traits de l'oreille sont des signes diacritiques issus du hiératique. Ils sont utilisés pour distinguer le signe hiératique des jambes du signe de l'oreille qui se tracent de la même manière.
    En hiéroglypes, il ne faut pas rendre ces 2 traits séparément. C'est le même principe qui régit le T avec ou sans signe diacritique. Si la police ne comporte pas l'oreille agrémentée de ces 2 traits, il faut utiliser l'oreille simple. (Raphaël Bertrand)

    En fait il n'y a pas de signe "oreille plus deux traits" en hiéroglyphes. C'est la graphie hiératique seule que l'on peut décrire comme cela. Le peintre de la tombe écrivant réellement et non pas gravant les signes, il a adopté une graphie plus proche du hiératique que de l'original hiéroglyphique. Donc techniquement, il ne faut mettre que l'oreille lors de la retranscrïption du texte.
    Maintenant il est possible de bricoler mais alors on retombe sur les débats de paléographie (projet de D. MEEKS...). Est-ce que l'on veut donner une image fidèle des signes tracés, gravés ou bien mettre à disposition de tous un texte en hiéroglyphes standardisés et par là même plus accessible ? (Guyôme)

    - sDm(w)-aS : le serviteur, litt. "celui qui entend l'appel"

    - st-mAat : la Place de Vérité, le village de Deir el-Médineh

    - nbt pr : dame, maîtresse de maison

    - mAa-xrw : Sennedjem et son épouse sont "justes de voix", "justifiés", ce qui signifie qu'ils sont décédés.




    À gauche, le fils de Sennedjem Rahotep est assis dans une barque et tourne la tête en direction de ses parents dont il semble s'éloigner.

  • Le texte

    sA.f mry.f ra-Htp mAa-xrw

    Son fils bien aimé, Rahotep, justifié.









    À droite, Khonsu, un autre fils de Sennedjem, procède à la cérémonie de l'ouverture de la bouche. Il dirige une herminette vers le sarcophage afin de permettre au défunt de respirer et de se nourrir dans l'Au-delà.

  • Le texte

    sA.f mry.f xnsw mAa-xrw.

    Son fils bien aimé, Khonsou, justifié.

    wn(w) r(A).k wsir sn-nDm mAa-xrw.

    Que soit ouverte ta bouche Osiris Sennedjem, juste de voix.









    Remarques :

    - wn : Kitchen place un "sic" en dessous du cadrat wnn mais sans l'expliciter. J'imagine qu'il faut remplacer le deuxième n par le déterminatif du verbe voire par rien du tout.
    Comment comprendre ce wn initial ? Peut-être un prospectif passif, wn(.w) : "Que soit ouverte ta bouche...", plus cohérent avec une action représentée en train de se faire qu'un perfectif... (Guyôme)

    - le signe I9 (la vipère) :
    Je soupçonne le scribe de s'être emmêlé les calames avec les sn du nom Sennedjem et les sn(t).f qui apparaissent devant Yineferti à plusieurs endroits de la scène.
    D'autant plus que les quelques commentaires que j'ai lus à propos de cette scène décrivent tous Khonsou pratiquant le rituel de l'ouverture de la bouche sur le sarcophage de Sennedjem. Et c'est plutôt le fils qui pratique ce rite sur la momie de son père. (B@stet)

    Effectivement Kitchen place un "sic" en dessous du f (KRI I, 412). De plus, Cerny ne signale aucun Nedjem à Deir-el-Medineh. Va pour une orthographe fautive de Sennedjem donc ! (Guyôme)

    - La translittération du signe de la bouche (D21), r ou r(A) ?
    Le premier de tous à donner rA pour la bouche est le Wörterbuch der aegyptischen Sprache (=Wb.), I, 389-392. rA désigne également une oie, un serpent et une sorte de corde (p. 393), mais leurs emplois sont beaucoup plus rares que la "bouche" !
    L'on trouve r(A) entre autre chez Gardiner, Egyptian Grammar, p. 429 (partie consacré à la vocalisation de l'égyptien moyen) et plus récemment chez Malaise et Winand, Grammaire raisonnée de l'égyptien classique (voir index, p. 804 - mais dans le livre on rencontre les deux formes).
    L'usage de r(A) dans la translittération permet de le distinguer plus facilement de la préposition r. (Horus-Thot)




    Registre central

  • Le texte

    Le texte est sensiblement le même dans les différentes scènes agricoles :

    in sDm(w)-aS
    m st-mAat %n-nDm
    mAa-xrw, sn(t).f
    nbt pr Yi-nfr.ti
    mAa-xrw


    C'est le serviteur
    dans la Place de Vérité, Sennedjem
    juste de voix. Sa soeur,
    dame Yineferti
    juste de voix.


    Remarque :

    - in : son usage était fréquent aux XVIIIe-XIXe dynasties pour introduire un nom propre isolé.





  • Le labour et les semailles

    Durant la saison d'Akhet, entre juillet et octobre, le Nil en sortant de son lit recouvrait les terres d'un limon fertile. En se retirant, il laissait des terres gorgées d'eau et faciles à travailler. La préparation du terrain et son ensemencement avaient lieu juste après, durant la saison de Peret.

    Lorsque les terres n'avaient pas été inondées longtemps, il fallait, avant de semer, casser les mottes et niveler le terrain. L'opération avait lieu à l'aide d'un maillet ou d'une houe.
    La houe était composée d'une palette en bois ou en pierre et d'un bâton faisant office de poignée. Les deux éléments placés en angle aigu étaient reliés par une corde qui pouvait être déplacée afin de modifier la distance entre la lame et le manche.


    Semeur et laboureur travaillaient généralement ensemble. Le premier lançait à la volée les graines contenues dans un panier tressé, le second passait ensuite avec son instrument aratoire, une houe ou un araire, non pas pour creuser des sillons mais pour recouvrir la terre ensemencée.


    L'araire est composé de trois parties. Le sep, partie centrale qui entre dans le sol afin de former les sillons en surface et les mancherons qui servent à diriger la manoeuvre et à maintenir le sep enfoncé dans le sol. Un morceau de bois, l'age, relie ces deux éléments au joug fixé à l'animal au niveau des cornes ou de l'encolure.
    L'attelage est formé d'une paire de vaches ou de boeufs dirigés à l'aide d'un fouet ou d'un bâton par un bouvier, généralement un enfant, lorsque le laboureur ne s'en chargeait pas lui-même.

    Quand les terres étaient restées longtemps immergées, l'usage de l'araire n'était pas nécessaire. Il suffisait de lâcher le bétail sur les terres afin que leurs piétinements enfoncent les graines dans la terre.



    Dans la scène qui nous occupe, l'ordre semble inversé puisque Sennedjem précède son épouse et trace des sillons dans lesquels les graines sont versées.

    Tenant un mancheron de la main droite, il plie son corps en deux afin de peser de tout son poids sur l'araire. De l'autre main, il dirige l'attelage composé de deux vaches à l'aide d'un fouet à deux lanières.

    Derrière lui son épouse sème à la volée les graines contenues dans le filet tressé qu'elle tient à la main.





  • Les moissons

    Les moissons se déroulaient, selon le type de culture et le degré d'innondation, durant la saison de Shemou, de février à mai.

    - La récolte des céréales

    Les céréales que cultivaient les Égyptiens étaient essentiellement le blé amidonnier et l'orge.

    Les scènes de l'Ancien Empire montrent que les céréales étaient coupées à leur base puis que les épis et les tiges étaient mis en gerbes.

    Au Nouvel Empire, la technique est différente. Nous voyons ici que seul l'épi était coupé, la paille restant sur le champ. Ainsi, elle n'était pas malmenée par l'opération de battage et pouvait encore servir dans la construction, la vannerie ou le fourrage des animaux.

    Sennedjem prend de la main gauche une poignée de blé qu'il est sur le point de trancher à l'aide d'une faucille.

    Les faucilles les plus primitives étaient composées de petites lames de silex enchâssées dans un morceau de bois, voire dans une mâchoire d'animal. Si les lames de silex ne furent jamais abandonnées, on constate avec l'apparition du métal (bronze ou cuivre) une modification de l'outil dont la lame à large courbure est montée sur un manche court.
    Les épis une fois coupés sont déposés sur le sol. Ils sont ramassés par la femme qui les placent dans un panier tressé semblable à ceux que l'on retrouve à l'épaule ou au dos des oushebtis.



    - La récolte du lin

    Sennedjem et son épouse procèdent ici à l'arrachage du lin qui était utilisé à la fois pour ses fibres et pour son huile.

    L'opération a lieu ici alors que les tiges sont encore en fleur.
    En fait, le lin était moissonné à différentes période selon l'usage qu'on souhaitait en faire : les jeunes fibres étant plus belles pour le vêtement, les fibres plus vieilles étant plus dures.

    Le paysan prenait les tiges à deux mains et tirait d'un coup sec afin de déraciner la plante. Les bottes étaient ensuite conduites chez l'égreneur.









    Registre inférieur


    le déterminatif de l'arbre en forme de sycomoreLe registre inférieur évoque la nature luxuriante des rives nilotiques. Un verger a été aménagé le long d'un canal. Y alternent trois variétés d'arbres que l'on trouve fréquemment en Égypte : des sycomores, des palmiers doum chargés de noix et des palmiers dattiers dont les branches ploient sous d'énormes fruits.

    Des coquelicots, des mandragores et des bleuets égaient le bas de la scène.
    Ces fleurs ont bien souvent inspirés les artistes égyptiens dans la décoration comme dans la création de bijoux :









    Partie latérale

    Sous trois petites mares sont inscrits, une fois de plus, le titre et le nom de Sennedjem :

    "C'est le serviteur dans la Place de Vérité, Sennedjem, juste de voix.










    La scène présente Sennedjem respirant une fleur de lotus devant une table d'offrande et un vase.

    Réputé pour son parfum suave, le lotus bleu - notre nénuphar - présent dans la décoration ou comme ornement de coiffure était également un symbole religieux fort qui suggérait l'image de la naissance du soleil.

    Le mythe de la création à Hermopolis raconte qu'une fleur de lotus bleu émergeant des eaux primordiales, s'épanouit sur l'océan en laissant apparaître le soleil dispensateur de toute vie.

    Dans les scènes de banquet des tombes privées, les invités sont souvent représentés en train d'en respirer la corolle. Son odeur capiteuse est sans doute à mettre en relation avec les facultés sexuelles recouvrées qui symbolisent le retour à la vie du défunt.



    À l'extrême droite, une île semble servir de port à une barque, nommée Djefaou, qui est celle d'Harmakhis ("Horus dans le Double-Horizon"). C'est en effet la barque d'Harmakhis quand il traverse les Champs d'Ialou comme le prouve un texte attaché à une scène identique, de Médinet-Habou. (commentaire tiré du site Osirisnet.net)









    Pour en savoir plus

    La tombe de Sennedjem

    - La tombe de Sennedjem : visite virtuelle 3D sur le site de Gérard Homann, Reconstitutions 3D et maquettes de temples égyptiens.

    - Une visite virtuelle 3D ainsi qu'une description détaillée de la tombe sur le site de Thierry Benderitter, Osirisnet.net.

    - Hany Farid et Samir Farid, Unfolding Sennedjem's Tomb (document .pdf à télécharger)


    Deir el-Medineh

    - Les artistes de pharaon. Deir el-Médineh et la vallée des Rois, Collectif sous la direction de Guillemette Andreu. Éditions de la Réunion des musées nationaux, 2002.

    - John ROMER, Les créateurs d'éternité - Chronique du village des artisans de la Vallée des Rois. Paris, Editions du Félin - Philippe Lebaud, 1998.

    L'agriculture

    - Pain et bière en Égypte ancienne, de la table à l'offrande. Éditions du Cedarc, 2004.
    Voir aussi les photographies des objets de l'exposition sur ce site.

    - Aude GROS DE BELER, Vivre en Égypte au temps de Pharaon - Le message de la peinture égyptienne. Paris, Éditions Errance, 2001.

    - Les céréales en Égypte (site internet)




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