1/15  

Nicolas Grimal
Histoire de l'Égypte ancienne

Cadres Généraux

L'Égypte présente une unité géographique : une longue bande de terres cultivables dont la largeur ne dépasse guère 40 km, étirée sur plus de 1000 km depuis Assouan et la frontière nubienne au Sud jusqu'à la Méditerranée, entre le plateau libyque et la chaîne arabique. À l'Oldowayen , il y a un million d'année, jusqu'à la période historique, c'était l'endroit d'Afrique orientale le moins impropre à la vie.

La formation

Le début du peuplement devrait dater de la fin de la période pluviale abbassienne, au Paléolithique moyen, c'est-à-dire entre 120000 et 90000 avant notre ère.

Les premiers habitants

Durant le pluvial abbassien la culture acheuléenne se diffuse probablement dans les zones occidentales. La fin de l'Acheuléen marque une révolution technique nette : le passage du biface à l'éclat. Cette période s'étend jusque vers 30 000 av. J.-C. et correspond aux civilisations moustérienne et atérienne à l'économie de chasse.

Chasseurs et agriculteurs

Une civilisation naît au Paléolithique moyen vers 45 000 avant notre ère et disparaît au Paléolithique récent vers 20 000, le Khormusien (du nom de Khor Musa, non loin de Ouadi Halfa). La désertification des zones sahariennes semble avoir poussé les hommes vers la vallée. Ce groupe combine la nourriture de la savane (bœuf sauvage, antilope, gazelle) et le produit de la pêche. C'est à cette époque que se fondent dans la vallée du Nil les éléments de la future civilisation des pharaons. Entre 15000 et 10000, la culture du Dabarosa prend le relais du Khormusien et le passage au microlithe s'accomplit avec le Ballanien.

Parallèlement en Nubie le Gemaïen a remplacé le Halfien pour arriver à la culture qadienne où l'on trouve traces d'une tentative d'agriculture qui ne survécut pas au tournant du Xe millénaire (le réel passage se fera au milieu du VIe millénaire peut-être sous l'influence du Proche Orient). Le type de sépulture et le matériel retrouvé dans les tombes appréhendent un style de vie présentant de nombreux points communs avec les civilisations du Néolithique.

Vers le Néolithique

La coupure essentielle entre Préhistoire et Histoire se fait à la charnière du VIIe et du VIe millénaire, période mal connue qui sépare l'Épipaléolithique du Néolithique . Tout semble concourir à une modification radicale de la civilisation. Une nouvelle période subpluviale favorise l'élevage et l'agriculture, les techniques du tissage (lin), de poterie et de vannerie. L'armement se perfectionne : fines pointes de flèches en silex poli, harpons d'os. L'organisation de la société se fait sur une base agricole : l'habitat se fixe sous forme de fermes destinées aussi bien à l'élevage (bœufs, chèvres, porcs) qu'à la culture (silos conservant le blé et l'orge). Les sépultures s'installent hors du monde des vivants, à la limite des terres cultivables. Le mort reçoit des offrandes alimentaires et emporte avec lui mobilier et armes.

Poteries Nagada IL'exploration des sites néolithiques est loin d'être achevée, ce qui ne permet pas de démontrer s'il existait un clivage entre le Nord et le Sud du pays. Les sites du Nord possèdent une industrie de la pierre supérieure (armes, vases) alors que les sites du Sud se distinguent par la qualité de la poterie incrustée et rouge à bord noir. Mais ces différences sont peut-être dues au hasard des découvertes. Si toutefois on postule pour une réelle séparation, on peut penser que le processus d'unification se serait fait en quatre étapes, des débuts du Chalcolithique à l'époque thinite.

Le prédynastique "primitif"

La première étape, le prédynastique "primitif", du milieu du VIe au milieu du Ve millénaire, voit le dernier stade de l'évolution du Fayoum A dans le Nord et du Badarien (d'après le site de Badari) dans le Sud. Les populations du Fayoum vivaient davantage de la pêche et semblaient posséder une meilleure technique dans la fabrication des vases de pierre et des armes et outils en silex. On remarque, durant cette période, une amélioration du mobilier et du matériel agricole ainsi qu'une évolution sensible des pratiques funéraires. Le défunt est enterré à l'abri d'une peau animale et sa tombe prend un aspect de plus en plus architectural. Les formes plastiques naissent : les céramiques du Nord atteignent un stade très achevé, des objets d'or et d'ivoire apparaissent (peignes, cuillères à fard, figurines, bijoux, amulettes à figures humaines ou animales).

Le prédynastique ancien

Vers 4 500 avant notre ère, l'Amratien, deuxième étape du processus d'unification, se fait sans modifications profondes. Elle correspond à la première phase connue du site d'El-Amra à environ 120 km au sud de Badari, en plein cœur de cette région qui, d'Assiout à Gebelein, recèle les gisements prédynastiques les plus riches. Cette phase a pour correspondant, 150 km encore plus au sud, la première occupation du site de Nagada, dite Nagada I.

La céramique connaît une double évolution : dans la forme et dans le décor, avec des motifs géométriques tirés du règne végétal et animal peints ou incisés. La vallée s'ouvre sur l'extérieur par besoin de matières premières : en Nubie, probablement par caravanes, à l'Ouest en passant par les oasis, au bord de la mer Rouge, dans le Sinaï… L'exploitation des carrières, localisées dans des zones éloignées des terres cultivées, oblige les Égyptiens à organiser de véritables expéditions au cours desquelles ils doivent s'assurer le contrôle des lieux d'extraction et des voies de transit. Cette contrainte déterminera l'un des aspects majeurs de la politique extérieure des pharaons afin de garantir ces zones contre les incursions de peuples étrangers. La vaisselle de pierre trouvée à El-Amra prête à penser que les relations entre les groupes culturels du Nord et du Sud se sont intensifiés.

Le Gerzéen

La découverte de la culture d'El-Gerzeh a permis de déterminer une troisième période, le Gerzéen, qui correspond à la seconde phase de Nagada (ou Nagada II).

Par rapport à la culture précédente (l'Amratien), Poterie Nagada IIle Gerzéen diffère par la production d'une céramique qui développe des motifs stylisés : géométrisants pour reproduire des thèmes végétaux ; naturalistes pour représenter la faune (autruche, bouquetins, cervidés). De plus, les poteries et les palettes de fard s'animent de personnages et de barques transportant des emblèmes divins. Les tombes deviennent des répliques des demeures terrestres comportant meubles, amulettes, figurines et objets d'apparat décorés de thèmes représentant des animaux (lions, taureaux et bovidés, hippopotames, faucons…) qui symbolisent les divinités.

La quatrième étape mesure l'influence du Nord sur le Sud jusqu'à produire une culture mixte, le prédynastique récent (Nagada III), qui précéda immédiatement l'unification du pays et que l'on situe aux environs de 3 500 à 3 150 av. JC. Ainsi, les données archéologiques montrent que le passage de la Préhistoire à l'Histoire est le résultat d'une lente évolution et non d'un brusque bouleversement.

L'Écriture

L'étude des représentations nagadiennes sur vases permet de voir le cheminement de la stylisation des végétaux en passant par les animaux pour aboutir aux enseignes divines qui sont déjà des hiéroglyphes. Il est possible que les premières inscriptions procèdent par représentation directe, la notation phonétique ultérieure pouvant alors être considérée comme un progrès technique.

L'écriture égyptienne associe idéogrammes, phonogrammes et déterminatifs. Les hiéroglyphes sont réservés aux inscriptions lapidaires et plus généralement murales et sont gravées, incisées ou peintes. Pour les documents administratifs, comptables, juridiques ou l'archivage des textes en général, on a recours à une écriture cursive appelée "hiératique" dont dériva, vers le VIIe siècle av. JC une nouvelle forme appelée "démotique". Le hiératique est l'écriture utilitaire, la première que le jeune scribe apprend à l'école en formant ses lettres à l'aide du calame sur un tesson de poterie appelé "ostracon" ou sur une tablette d'argile avec un stylet. Le papyrus, plus coûteux, est réservé aux textes importants. Sous l'influence grecque et romaine, l'écriture évolue vers le copte, notation phonétique qui deviendra l'écriture de l'Église et se maintiendra jusqu'à nos jours comme langue liturgique.

L'unification politique

Le débat sur la constitution de la civilisation pharaonique est loin d'être clos. D'un côté, les sources égyptiennes semblent parler d'un triomphe du Sud sur le Nord. D'un autre, les données archéologiques permettent de suivre l'influence croissante des cultures du Nord sur la Moyenne et la Haute Égypte. La documentation directe est essentiellement constituée de palettes. Objets votifs, elles sont de deux types. Le premier est fait de figures zoomorphes simples, le contour de la palette représentant le corps de l'animal (tortues, poissons, hippopotames…). Le second commémore des événements et combine des figurations symboliques et des notations historiques dans lesquelles l'homme apparaît.

Les palettes

Dans toutes les compositions, il s'agit d'animaux redoutables symbolisant la puissance animale que l'homme doit affronter et dominer. En exemples : la palette "aux autruches" (Manchester), la palette "de la chasse" (British Museum et Louvre). Palette au taureauDeux palettes de Hierakonpolis (musée du Louvre) sont délimitées par deux chiens affrontés entre les corps desquels évoluent lions, cervidés, taureaux… dans un enchevêtrement inextricable. La palette "aux vautours" (British Muséum et Ashmolean Museum) relate un affrontement purement humain de manière symbolique : un lion, image du pouvoir royal tout comme le taureau, et des vautours, divinité tutélaire d'Hierakonpolis, massacrent des guerriers de type nubien. De même, la palette "aux taureaux" met en scène un taureau en train d'écorner un individu de l'ethnie du Nord.

Les deux témoins de la phase ultime de la conquête proviennent également de Hierakonpolis. Le premier est une tête de massue appartenant à un roi coiffé de la couronne blanche du Sud qui aménage un canal à l'aide d'une houe. Le nom du roi est indiqué par un pictogramme figurant un scorpion. La palette de Narmer (musée du Caire) donne la dernière étape. Au verso, le roi, dont deux hiéroglyphes écrivent le nom - le poisson nar et le ciseau mer - fracasse la tête d'un homme explicitement désigné comme appartenant au royaume du Nord. Le recto affirme le triomphe de Narmer : en bas, un taureau défonce une enceinte crénelée en piétinant l'ennemi vaincu ; en haut, le roi est coiffé de la couronne rouge du Nord. Une autre tête de massue confirme cette victoire : on y voit le roi recevoir l'hommage des captifs. Ces documents, appuyés à leur tour par d'autres, comme la palette "du tribut libyen", confortent l'hypothèse de la constitution d'un état où l'on retrouve déjà tous les éléments du pouvoir pharaonique, de la religion à l'écriture en passant par l'économie, l'habitat et les structures du gouvernement.

1/15


Imprimer la page Moteur de recherche Site : mode d'emploi Pour m'écrire Retour à la page d'accueil Retour à la page précédente Vers la page suivante