Chapitre I : La clé : le mot et l'image

De l'hiéroglyphe...

L'écriture égyptienne est-elle apparue progressivement ou a-t-elle été inventée au début des temps historiques, vers -3000 ?

Toujours est-il que son usage sera très limité jusqu'au début de l'Ancien Empire. Dans le meilleur des cas, des mots clés sont alignés, sans qu'on ne forme de phrase complète. Aussi la littérature ne put-elle se développer avant l'Ancien Empire. Les Égyptiens eux-mêmes attribuent la première "doctrine de vie" - un écrit qui n'est pas parvenu jusqu'à nous - au sage Imhotep, l'architecte de Djéser(1).

Les Égyptiens s'efforçaient toujours de trouver les pictogrammes les plus simples mais aussi les plus reconnaissables, un peu comme lorsque nous essayons de concevoir des panneaux de circulation (2).
Ainsi, dans le choix du symbole ("dent" est représentée par une défense d'éléphant, plus frappante qu'une dent humaine), dans l'utilisation d'une ou plusieurs perspectives (l'œil et la bouche sont montrés de face, les oiseaux de profil, les reptiles en vue plongeante...), mais aussi - et c'est une particularité unique de l'écriture égyptienne, par l'utilisation de couleurs conventionnelles.

Ce dernier moyen met en évidence la filiation du système hiéroglyphique et de l'art : à chaque signe correspond en principe, non seulement une forme mais une couleur. Cette couleur exprime quelque aspect de l'essence des choses, et dans bien des cas, il faut la comprendre de façon symbolique (ainsi le moineau, "l'oiseau mauvais" sera-t-il peint en rouge, de même que les couteaux, qui évoquent le sang).
En outre, la coloration permet souvent de distinguer les signes entre eux (le moineau et l'alouette, par exemple). Dans ces pictogrammes, ce n'est donc pas la représentation fidèle de la nature qui importe, mais la manière la plus facile de les reconnaître. Ainsi, fleurs et fruits n'offraient pas de différences suffisamment nettes pour être utilisées dans l'écriture, de sorte que le jardin égyptien est peu représenté parmi les hiéroglyphes, contrairement aux mammifères et surtout aux oiseaux.

Le système d'écriture égyptien ne fut cependant jamais fermé et sut toujours adopter comme signes des formes nouvelles, comme le char au Nouvel Empire.

... au symbole.

Au cours des époques ptolémaïque et romaine, les hiéroglyphes seront de plus en plus considérés comme des "signes sacrés" dont l'interprétation symbolique prit de plus en plus d'importance.
Cette tardive philosophie de l'écriture s'efforça de surcharger le graphisme purement phonétique de références symboliques et de l'utiliser comme langage codé pour des formulations théologiques.

Au IIIe siècle de notre ère, la signification des hiéroglyphes comme signes phonétiques passa tellement à l'arrière plan qu'elle finit par être totalement oubliée et peu après, avec la victoire du christianisme, la connaissance de cette écriture se perdit tout à fait.

À la Renaissance, la signification purement symbolique des hiéroglyphes était devenue à ce point évidente qu'elle empêcha Kircher et ses nombreux successeurs de parvenir à un déchiffrement véritable de l'écriture égyptienne.
Pour y parvenir en 1822, J-F. Champollion eut l'idée judicieuse que la plupart des signes de la pierre de Rosette étaient des phonogrammes. Avec une incroyable rapidité, il bâtit les fondements essentiels de l'écriture égyptienne, ne laissant pratiquement à son successeur Lepsius que la découverte des signes consonantiques bi- ou trilittères.

Mais pour dévoiler l'univers spirituel de l'Égypte il ne suffit pas de comprendre les textes, il faut aussi décrypter et interpréter les images.
Déjà l'écriture égyptienne comporte toute une série de signes dont la signification ne se réduit pas à la valeur phonétique, mais qui sont utilisés en dehors de l'écriture comme amulettes (pilier djed, œil oudjat, signe ankh).

Alors qu'un signe de l'écriture est en principe sans ambiguïté, le symbole est, par nature, riche d'un sens polyvalent, car il représente des concepts qu'un terme isolé de la langue peut au mieux désigner, mais jamais véritablement circonscrire.
Si l'écriture fut au départ inventée pour représenter des informations qui ne pouvaient être données par des images, à dater du Nouvel Empire, les textes sont souvent complétés par des vignettes qui ne se limitent pas à condenser le texte, mais le complètent.
La frontière entre l'image et l'écriture est floue : ne représente-t-on pas des objets comme des pots, des couteaux, etc. avec des jambes ? Ne mutile-t-on pas, à proximité des tombes, des signes en forme d'êtres vivants afin qu'ils ne puissent ni nuire, ni dérober de nourriture ?

Parallèlement à cette évolution vers une écriture de plus en plus imagée, la représentation divine se modifie.
Les représentations des divinités doivent être comprises comme des signes précisant leur essence, et non comme des représentations de leur apparence extérieure.
La nécessité d'enrichir la représentation pour informer davantage conduisit par exemple, à l'époque perse, à représenter Thot, "Seigneur de l'Ogdoade", avec huit têtes, le but étant de faire tenir dans une unique composition plastique un maximum de traits d'essence divine, de même qu'auparavant on cherchait à circonscrire l'essence divine par le plus grand nombre possible de surnoms.
Ainsi, les multiples représentations de la Bataille de Kadesh sont moins des images triomphales du Pharaon que des symboles d'une politique qui apporta la paix, mais qui ne s'imposa qu'en surmontant bien des résistances.

Des images du langage sont transformées ultérieurement en images artistiques et, par là, sont chargées d'un nouveau contenu qui n'existait pas dans leur formulation littéraire : l'image devient une formulation à part entière, pouvant même se passer de texte.


Notes (cliquez sur le chiffre pour remonter dans le texte) :

(1) Décidément, on ne prête qu'aux riches !

(2) ... ou des icônes !


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