Chapitre II : De l'origine des choses

Il nous faut attendre la période grecque ou romaine pour disposer d'une cosmogonie complète.

À l'origine était le chaos, les eaux primordiales ("Noun") et les ténèbres primordiales ("Kemu semau") mêlées. C'est l'époque de l'Unique, celle où "il n'y avait pas encore deux choses" et où les dieux, les hommes, le ciel, la terre, le jour, la nuit etc. n'existent pas encore. Le créateur flotte dans cette "soupe primitive" sans y trouver de base solide pour son œuvre créatrice. Mais les boues de l'océan primordiales finissent par s'accumuler pour former un tertre semblable à celui que voyaient les Égyptiens lorsque les eaux de la crue du Nil se retiraient.

Les Égyptiens ont imaginé diverses images pour tenter de décrire le processus de création, tant il fallait, à leurs yeux, sans cesse rechercher de nouveaux symboles pour mieux appréhender ce phénomène complexe.

Les cosmogonies.

L'OGDOADE D'HERMOPOLIS.

À la place de l'unique on a imaginé quatre couples (illustrés plus tard par des grenouilles et des serpents) dont les noms évoquent l'incréé : les eaux primordiales, l'infini, les ténèbres et le caché (ou le vide). À leur centre naquit le soleil, qui détermina, par son premier lever, la création du monde.

LA VACHE CÉLESTE.

Les "Textes des pyramides" nous apprennent que "Mehet-weret", la "Grande nageuse", sortit de l'océan primordial, portant le soleil entre ses cornes. Celle qu'on appela plus tard "Ihet" ou "Ahet" apparaît ainsi comme la mère de Rê, qu'elle engendre chaque jour.

LA FLEUR DE LOTUS.

L'image de cette fleur, éclose à partir des profondeurs fangeuses et dans le calice de laquelle apparut le soleil, est plus tardive.

L'ŒUF.

Cet œuf dont sortit le soleil se trouvait dans le ventre de l'oiseau primordial, le "Grand Caqueteur", dont le cri déchira pour la première fois le silence. Cet oiseau est figuré par le héron "Benou", le premier oiseau à se poser sur la bute primitive et dont la tradition classique fit le Phénix.

L'ENNÉADE HÉLIOPOLITAINE.

Atoum créa le premier couple, Shou et Tefnout, par masturbation ou par crachat. D'eux naquirent Geb et Nout, puis Osiris, Isis, Seth et Nephthys. Ce nombre neuf représente l'universalité, car il est le pluriel à la puissance trois.

LE VERBE.

On oppose souvent les traditions héliopolitaine et memphite. Selon cette dernière, Ptah ou Ptah-Tatenen conçut le monde dans son cœur, puis l'appela à l'existence per la parole. Mais la création par le Verbe remonte, indépendamment de la cosmogonie memphite, aux "Textes des Pyramides". Le dieu-soleil agit par l'intuition organisatrice ("Sia"), la parole créatrice ("Hou") et la magie opérante ("Heka").

NEITH.

Neith appela le monde à la vie par sept sentences. À noter qu'un démiurge féminin n'est, en Égypte, ni inhabituel, ni tardif, ni local.

KHNOUM.

Khnoum, le dieu-potier est également considéré comme ayant façonné le monde de ses mains.

AMON.

Le nom d'Amon, qui le désigne comme "le caché" convient bien à un dieu primordial.

L'un et le Multiple.

Nout et Geb séparés par ShouLe "monothéisme originel" des Égyptiens se forme ainsi par l'idée du divin qui, à l'origine, est Un et qui devient multiple par sa propre opération cosmogonique. Comme le montre le nom de "Atoum", qui signifie à la fois "ne pas être" et "être achevé", le créateur se trouve dans le non-être lorsqu'il appelle le monde à la vie. Ce déploiement qui résulte de la création apparaît aussi dans l'image de Shou séparant la terre ("Geb") du ciel ("Nout"), délimitant le monde des formes de ce qui est encore informe et créant l'espace.

La création des hommes et des dieux est peu différenciée. Les premiers naquirent des larmes de , les seconds de sa sueur.

Au commencement, dieux et hommes cohabitent sur terre sous la domination d'une dynastie divine. Comme le soleil est présent en permanence, il n'y a, durant cet âge d'or, ni nuit, ni mort, ni au-delà. Mais le "Livre de la Vache céleste" (qui date de l'époque amarnienne) raconte que le soleil se mit à vieillir (alors que l'obscurité ne peut vieillir), que son pouvoir se relâcha et que les hommes se révoltèrent. quitta alors la terre sur le dos de la Vache céleste et Osiris obtint la domination du monde d'en bas. Dès lors, la guerre et la violence prévalurent dans la vie des hommes (3). La fin des temps est conçue comme symétrique de la création : le ciel et la terre se réuniront à nouveau, la course du soleil prendra fin, et le créateur retournera au chaos dont il est issu.

"Sep tepi".

La création porte donc en elle les germes de son déclin, mais c'est ainsi seulement qu'elle peut se régénérer et rajeunir. En appelant la création "sep tepi", "la première fois", les Égyptiens impliquaient des répétitions. Ils imaginaient l'univers comme cerné de toutes parts par le chaos, ainsi que le représente "l'Ouroboros", le serpent qui se mord la queue. La réalité divine est entourée par le non-être qui forme l'horizon de l'univers, où il se régénère et se dissoudra à la fin des temps.

La doctrine d'Akhénaton était vouée à l'échec, car elle ne voulait pas reconnaître qu'à côté de la lumière, les ténèbres aussi devaient être louées, parce que c'est là que la lumière retrouve sa jeunesse.(4)

Les Égyptiens avaient de multiples occasions de renouveler cette "première fois" :

  • "à chaque nouvelle année (année se dit en égyptien "ce qui se rajeunit" : "Renpet"); le premier jour de l'an est l'anniversaire du et du commencement des temps;

  • "à chaque accession au trône d'un nouveau Pharaon ;

  • "à chaque fête sed du Pharaon où il était régénéré après 30 ans de règne (une génération) ;

  • "à chaque fondation d'un temple.


  • Notes (cliquez sur le chiffre pour remonter dans le texte) :

    (3) Ca ne vous rappelle pas la Genèse, ça ?

    (4) "Cette vision d'un univers ordonné soumis à une sorte de principe d'entropie, destructeur et fécond à la fois, puisque aucune vie ne peut se développer sans une dose raisonnable de désordre, n'a rien à envier à nos théories modernes. En effet si nous examinons les hypothèses actuelles sur le Big-Bang, nous apprenons que les premières galaxies sont nées de singularités infimes au sein de la soupe primordiale et que si ces singularités n'avaient pas existé, la matière ne se serait pas condensée pour évoluer vers l'univers tel que nous le connaissons, dans toute sa richesse et sa complexité." (Le ciel au temps des pharaons. Sylvie Griffon, Papyrus Express 1, 2 11/06/00).


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