Chapitre V : Limites et symétries

"Djer" et "Tash"

Pour désigner les limites du monde, la pensée égyptienne se servait de deux concepts : "Djer" et "Tash".

  • "Djer" désignait la limite immuable, qui fait partie de la structure du cosmos;

  • "Tash" désignait les limites extensibles et franchissables, établies par les dieux ou les hommes : par exemple, la limite d'un champ, d'une propriété, d'un district ou d'un État. Dans le domaine éthique, les limites accessibles sont définies par le concept de Mâat.

  • Les frontières politiques

    Par des expéditions soigneusement planifiées et organisées, les Égyptiens n'ont cessé, dès l'Ancien Empire, de reculer les frontières naturelles de leur pays en direction de la Libye, du Sinaï, de la Nubie ou du Pount.
    Les buts visés étaient au début commerciaux, puis devinrent, au Moyen et surtout au Nouvel Empire, politiques.

    Les rois marquent les frontières de leur empire au moyen de stèles et de statues, et exhortent leurs successeurs à maintenir et, si possible, à étendre ces limites.
    Ainsi Akhénaton marqua de 14 stèles-bornes les limites de sa nouvelle capitale, Akhetaton, s'engageant "à ne pas aller au-delà d'elles". Contrairement à ce qu'on a pensé naguère, il ne s'engageait pas par là à demeurer cloîtré dans sa capitale, mais il voulait indiquer que les frontières d'Akhetaton étaient définies une fois pour toutes et non modifiables.

    Au début d'une campagne, on annonce généralement que l'ennemi a violé les frontières de l'Égypte. La nécessité de répondre à cette agression évite au Pharaon de passer pour l'agresseur.

    Si les frontières de l'Égypte sont parfois désignées concrètement ("Karoi", le "Naharina") on préfère le plus souvent des représentations mythiques : "jusqu'au bout de la mer" dans le Nord, "jusqu'au vent" (c'est à dire aussi loin que souffle le vent du nord), dans le Sud, bref, "tout ce que le soleil encercle".

    La symétrie, ou, mieux, l'asymétrie

    On retrouve partout dans la pensée égyptienne, une symétrie entre Haute et Basse Égypte, entre le monde d'en haut et celui d'en bas (qui en est le reflet exact).

    À première vue cette symétrie imprègne aussi l'art égyptien. Mais, à y regarder de plus près, on s'aperçoit que cette "symétrie" est en fait rompue sciemment pour rechercher un équilibre plus vivant.
    La symétrie répétitive et rigide n'a existé, semble-t-il, dans l'art égyptien que pendant les périodes de déclin. Les Égyptiens, qui se refusent à toute règle fixe, se gardent également de la liberté totale : ils recherchent une manière vivante mais prudente de moduler ce qu'apporte la tradition.

    Cela est vrai dans l'écriture (où on connaît des conventions, mais aucune orthographe obligatoire), dans la métrique des hymnes, et dans les arts plastiques.

    Le principe de l'extension de ce qui existe

    La conservation et la modification de ce qui existe doivent s'équilibrer pour obtenir un progrès digne de ce nom.

  • Ainsi, dans le domaine politique, Pharaon est-il "celui qui élargit les frontières". Le père de Merikarê (Xe dynastie) souhaite un successeur qui le dépasse, et même le jeune Toutankhamon prétend avoir fait mieux que ses ancêtres (dans un domaine religieux restreint, il est vrai).

  • Il en va de même dans l'extension des temples ...

  • ...et dans celle des tombes royales du Nouvel Empire. Elles deviennent de plus en plus grandes et il s'établit un canon de proportions et d'éléments décoratifs qui ne peuvent être utilisé ailleurs, même dans les tombes des reines. Par exemple, un pilier d'une tombe royale doit avoir une section carrée de 2 coudées.
    Le cas de la tombe de la reine Taousret (vers -1190) est exemplatif : commencée comme la sépulture d'une simple reine, elle s'enrichit d'une décoration royale, mais reste de dimensions modestes lorsqu'elle devient régente de Séthi II. Une seconde chambre funéraire, plus grande, sera mise en chantier lorsque Taousret deviendra pharaon.
    Mais, avec Ramsès III (vers -1150), les limites de la croissance sont atteintes.
    Ramsès IV va réduire les dimensions de sa tombe, mis tentera de progresser dans un autre domaine, en augmentant la largeur et la hauteur des corridors, de sorte que sa tombe paraît plus spacieuse et plus claire.

  • Même dans le domaine sportif on tenta de surpasser "ce qui avait été fait depuis le temps de la création".

  • "Djer", les limites ultimes

    Le "Livre de Nout" nous dit que les frontières ultimes du monde sont inconnues, même des dieux et des morts. L'univers créé est encerclé par le non-monde. Mais les eaux et les ténèbres primordiales ne sont pas des horizons lointains. L'eau sombre des crues du Nil en provient, tout comme l'obscurité nocturne, et le dormeur plonge dans ces profondeurs où il rencontre dieux et défunts. Le monde créé ne se détache pas de manière claire et limpide sur le fond de l'incréé.

    Mais chez les Égyptiens demeure toujours vivante la conscience que le monde peut être changé par une intervention créatrice, que tout état négatif et imparfait peut être amélioré dans le sens de la perfection originelle de la création.


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