Chapitre IX : L'histoire comme célébration

L'émergence de la conscience historique

Trois exemples permettent d'illustrer la transition de l'universel mythologique (où ni le lieu, ni le temps ne sont fixés) au particulier temporel dans la conscience historique naissante de l'Égypte.

La palette de Narmer1) La "palette des villes" du roi Scorpion qui régna vers -3000 fixe un événement unique dans l'espace et dans le temps. On peut l'interpréter comme ceci : "le roi Scorpion a conquis une partie importante du Delta occidental et en a ramené un riche butin". Le fait que nous ne puissions lui assigner une date précise dans notre chronologie actuelle n'enlève rien au caractère historique de ce document.

2) Ce roi Scorpion est également un des premiers à inscrire son nom à l'intérieur d'un sérech : il se distingue donc des Horus anonymes et mythiques de la protohistoire ; on parlera dorénavant de l'Horus NN pour désigner le roi régnant.

3) Une génération plus tard, la conscience historique naissante est encore plus évidente dans la célèbre palette du roi Narmer, originellement une offrande de Hiérakonpolis. Des inscriptions brèves mais précises arrachent l'événement à l'intemporalité du mythe pour le faire entrer dans l'Histoire.

L'histoire comme célébration

Dans les représentations et les inscriptions officielles, c'est cependant l'élément récurrent et archétype qui est dominant, à savoir le rôle que les personnes et les choses jouent dans le monde : le roi est toujours vainqueur, les ennemis, que les dieux mettent toujours "sous ses semelles" sont éternellement vaincus et les fonctionnaires sont sempiternellement loyaux. L'Histoire officielle impose une telle répartition des rôles, même là où la "réalité", telle que nous la concevons, fut autre, comme à Quadesh par exemple.

L'Histoire est stylisée, mais non altérée et se rapproche d'un rituel. Les événements passés n'ont d'intérêt que s'ils sont également une réalité dans le présent et, éventuellement, dans l'avenir. Ainsi, des rois comme Pépi II, Toutankhamon et Ramsès III se font représenter triomphant d'ennemis qu'ils n'ont jamais combattus(11). Dans cette idée de triomphe sur des ennemis représentant les forces du chaos, guerre et chasse sont interchangeables. De même seuls un petit nombre de pharaons régnèrent assez longtemps pour célébrer une fête sed. Mais cette représentation du renouvellement royal fait partie de la décoration fixe des monuments, de sorte qu'elle est immortalisée même lorsqu'elle n'a pas réellement eu lieu. Il appartient à l'éternel présent du Pharaon qu'il triomphe de ses ennemis, apporte des offrandes aux dieux et célèbre des fêtes sed. La représentation de telles scènes dans le temple et le tombeau leur confère la durée et renforce leur efficacité. De même, on constate que les niveaux du Nil semblent toujours atteindre des valeurs records lors des fêtes sed.

Cette conception de l'Histoire, étrange pour nous, n'a pas été sans conséquence sur l'Histoire effective. Les campagnes de début de règne correspondent à une nécessité plus rituelle que militaire ou politique. De même, le roi doit apparaître en créateur dès le début de son règne et déploie alors une grande énergie comme constructeur, ce qui explique le nombre de monuments laissés par des règnes relativement brefs.

En Égypte ancienne, l'Histoire est donc un drame rituel, une intensification des grandes fêtes au cours desquelles le dieu quitte son naos pour être porté en procession publique. L'histoire se déroule donc comme un rituel dont les Annales sont le livret. Dans ce drame rituel de l'Histoire, il n'y a à proprement parler que deux protagonistes : le roi et les "ennemis" : il est rare de voir des dignitaires cités dans les Annales. Pour les connaître, il faut lire leurs biographies dans leurs tombeaux. Et encore ne veulent-ils pas donner là une chronique de leur vie, mais accorder de la durée à leurs exploits et à leur rang. En même temps que ce qui s'est passé et ce qui se passe, les Annales montrent ce qui doit constamment se passer. Dans le Proche-Orient ancien on a longtemps dénommé les années par des événements marquants ("l'année ou [de faim] on mangea des hyènes"), avant de passer, dès l'Ancien Empire à une datation selon les exercices d'imposition, puis selon les règnes. Chaque roi ramène donc le temps à zéro, instaure un nouveau commencement et répète en même temps ce qui a déjà eu lieu auparavant. Ce caractère cyclique peut encore être accentué par un nombre ordinal : "première défaite infligée à l'Orient". Chaque début de règne est donc une recréation du monde, une restauration de Mâat et une victoire sur le chaos. Bien sûr, la plupart des interrègnes se passèrent sans heurt, mais l'espoir qu'avec un changement de règne tout devienne neuf et meilleur demeure vivace jusqu'à nos jours. Que le caractère typique de l'action soit au premier plan ne signifie pas que l'Histoire soit entièrement déterminée : chaque Pharaon essaie de surpasser ses prédécesseurs (voir chapitre 5, le "principe de l'extension de ce qui existe"). Dans la nature comme dans l'Histoire, les processus se répètent sans être identiques; de cet optimisme naît la croyance des Égyptiens dans l'au-delà.

Le but de l'Histoire, selon la conception pharaonique, est de rendre au monde quelque chose de la perfection qu'il a possédé à l'origine.


Notes (cliquez sur le chiffre pour remonter dans le texte) :

(11) Dans le cas de Ramsès III (réel vainqueur des " Peuples de la Mer "), il s'agit des Hittites, cet ancien adversaire entre-temps disparu de la scène politique.


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