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La femme et la royauté

Les harems de la Couronne


Rôle politique et économique :

La traduction donnée par les égyptologues est assez malheureuse car le harem égyptien est loin d'être le séjour de jeunes beautés expertes dans les plaisirs de l'amour charnel destinées exclusivement au pharaon.

Dès les premières dynasties, des appartements privés réservés aux femmes (l'ipèt-nésout ou chambre secrète du roi) faisaient partie du palais.
Mais c'est au Nouvel Empire que le harem royal devient une véritable institution politique et économique.

Politique car à une époque où l'Égypte était l'une des plus grandes puissances du monde oriental, les rois étrangers envoyaient leurs filles, accompagnées d'une foule de suivantes, au pharaon en reconnaissance de sa suprématie.
C'est le harem (khénerèt ou «endroit clos») qui prenait en charge l'hébergement et l'entretien de toutes ces femmes rattachées au service du pharaon et dont le nombre était signe de prestige.
Notons à ce propos qu'il faudra attendre la XXIe dynastie et l'affaiblissement de l'Égypte pour qu'à l'inverse, le pharaon accepte d'accorder en mariage une princesse égyptienne à un roi étranger.

Il s'agit également d'une institution économique car son administration est indépendante de celle de la Maison royale et est très structurée. Les troupeaux, cultures, pêcheries et produits des ateliers de tissage qui en dépendent pourvoient à l'entretien des nombreux fonctionnaires, scribes, artisans et domestiques.

Si la Grande Épouse royale peut y séjourner à l'occasion, c'est surtout le lieu de résidence des enfants royaux, des épouses secondaires, des concubines et des jeunes beautés dont les chants et les danses étaient destinés à charmer le roi.
Les jeunes femmes issues de la haute société y recevaient une éducation raffinée avant d'être données en mariage à de hauts fonctionnaires.

Le harem comporte la «Maison des enfants royaux» où des nourrices de la haute noblesse et des précepteurs, souvent choisis parmi les généraux en fin de carrière, veillaient sur les jeunes princes et princesses.
Il existait au palais une école, le Kep, où les jeunes nobles et, à partir du Moyen Empire, les fils des princes étrangers, étaient éduqués selon les préceptes égyptiens aux côtés des enfants royaux.



Les complots du harem :

On imagine que des rivalités devaient se manifester dans le harem. Si elles se limitaient souvent à de simples luttes d'influence entre favorites, on a trouvé quelques rares traces (ces faits devaient rester secrets) de conspirations plus graves allant jusqu'à porter atteinte à la vie même du pharaon.

  • Contre Pépi Ier :

  • Un texte biographique du haut fonctionnaire Ouni de la VIe dynastie fait allusion à un incident de harem contre Pépi Ier.

    Sa Majesté me nomma Attaché de l'État à Hiéraconpolis (juge) [car] elle avait confiance en moi plus qu'en tout autre serviteur. J'écoutais des querelles, étant seul avec le vizir de l'État, en toute affaire secrète [et tout incident qui concernait] le nom du roi, puisque le cœur de Sa Majesté avait plus confiance en moi qu'en tout sien magistrat, tout sien dignitaire, tout sien serviteur [ ... ] Il y eut un procès dans le harem royal contre l'Épouse Royale, Grande Favorite, en secret. Sa Majesté me nomma pour entendre [la déposition], sans qu'il y eût aucun vizir, ni aucun magistrat là, seulement moi seul, parce que j'étais capable, et à cause de ma fidélité dans le cœur de Sa Majesté et parce que Sa Majesté avait confiance en moi. C'est moi qui mis le procès-verbal par écrit, seul avec un magistrat, bien que mon rang fût [seulement] celui d'un Directeur des Employés du Grand Palais. Jamais auparavant un de mes semblables n'entendit un secret du harem royal...
    Traduction de Christiane DESROCHES-NOBLECOURT, La femme au temps des Pharaons, p.114.
  • Contre Amenhemat Ier :

  • Il est probable que les femmes du harem ont joué un rôle important dans la conspiration qui mena, au Moyen Empire, à la mort d'Amenemhat Ier (XIIe dynastie).
    Le septième jour du troisième mois de la saison Akhet, durant la trentième année de son règne, le fondateur de la XIIe dynastie est assassiné.
    Le fait est décrit dans un texte pseudo autobiographique connu sous le nom d'Enseignement d'Amenemhat Ier. Il s'agit d'une sorte de testament où le roi défunt donne de sages conseils à son successeur légal, Sénousret Ier :

    Garde tes distances envers les subordonnés, qui ne sont rien et aux intentions desquels on ne prête pas attention ! Ne te mêle pas à eux quand tu es seul, ne fais confiance à aucun frère, ne connais aucun ami. Ne te fais pas de client : cela ne sert à rien. Lorsque tu te reposes, garde-toi toi-même, car l'on n'a pas d'ami le jour du malheur ! J'ai donné au pauvre et élevé l'orphelin, j'ai fait parvenir celui qui n'avait rien comme celui qui avait du bien, et celui qui mangeait ma nourriture, voilà qu'il complote ! Celui à qui j'ai tendu la main, voilà qu'il en profite pour fomenter des troubles ! Ceux que vêt mon lin fin, voilà qu'ils me regardent comme un paillasson ! Ceux que oint ma myrrhe, voilà qu'ils me crachent dessus ! Les images vivantes qui m'ont été attribuées - les hommes - ils ont ourdi contre moi un complot inouï et un grand combat, comme on n'en a jamais vu !
    Enseignement d'Amenemhat Ier IIa-Vc
    Traduction de Nicolas GRIMAL, Histoire de l'Égypte Ancienne, p.216.

    Le meurtre eut lieu au palais et semble avoir pris naissance au harem ou, du moins, à l'instigation de femmes :

    Tu vois, l'assassinat a été perpétré alors que j'étais sans toi, avant que la cour ait appris ton investiture, avant que nous ayons siégé ensemble sur le trône. Ah ! Si je pouvais encore arranger tes affaires ! Mais je n'avais rien préparé : je ne m'attendais pas à cela. Je ne pouvais pas supposer un tel manquement de mes serviteurs. Est-ce aux femmes de mener des combats ? Doit-on introduire la révolte au Palais ?
    Enseignement d'Amenemhat Ier VIIIa-IXb
    Traduction de Nicolas GRIMAL, Histoire de l'Égypte Ancienne, p.216.

    La suite des événements est relatée dans Le Roman de Sinouhé :

    En l'an XXX, le troisième mois de la saison de l'inondation, le septième jour, le roi de Haute et de Basse-Égypte Sehetepibrê s'éleva vers son horizon, s'unissant au disque solaire tandis que ses membres divins se joignaient à ceux de son créateur. La Résidence royale était dans le silence, les cœurs dans l'affliction - la double grande porte du palais demeurant close - les courtisans étaient prostrés, la tête sur leurs genoux, et le peuple poussait des cris de lamentation.
    Or Sa Majesté avait envoyé une armée au pays des Timhiou ; son fils aîné, le dieu parfait Sénousret, en était le chef. Il avait été ainsi dépêché pour frapper les pays étrangers et châtier ceux qui se trouvaient parmi les Tjehenou Maintenant, il s'en revenait, amenant des prisonniers appartenant aux peuplades Tjehenou et toutes sortes de troupeaux innombrables.
    Cependant, les Amis du palais royal dépêchent aussitôt (des messagers) en direction de l'Ouest afin que le fils du roi soit informé des événements survenus à la Cour. Ils rencontrent le prince sur le chemin, le rejoignant au moment de la nuit. Celui-ci, alors, ne prend aucun délai : le faucon s'envole en compagnie de sa suite, sans informer de cela son armée. Mais des messagers avaient également été dépêchés aux (autres) enfants royaux, qui étaient en l'armée, dans la suite du prince; on appela l'un d'eux tandis que j'étais là, debout, et j'entendis sa voix pendant qu'il parlait; je m'approchai, lorsqu'il s'éloigna.
    Extrait du Conte de Sinouhé,
    Traduction de Claire LALOUETTE, Textes sacrés et textes profanes de l'ancienne Égypte, pp 226-227.

    On y voit que si le successeur reconnu d'Amenemhat est averti du décès de son père, un autre enfant royal a également été prévenu par des envoyés appartenant probablement au parti des assassins. Il doit s'agir du fils d'une épouse secondaire au bénéfice duquel l'attentat a été perpétré.
    Sinouhé était un serviteur de la Première dame du harem royal, la Grande Favorite, l'Épouse royale de Sénousret et fille royale d'Amenemhat (…) Néférou, la Vénérable. Familier du palais, il a certainement identifié les conjurés. La crainte d'être accusé de complicité et celle d'être confronté aux troubles et à l'insécurité qui devaient régner au palais sont peut-être les motifs qui ont incité Sinouhé à prendre la fuite et à s'exiler.

  • Contre Ramsès III :

  • Statue de Ramsès IIIAucun document ne permet de dater l'événement mais la tendance générale chez les égyptologues est de situer le complot contre Ramsès III à la fin de son règne et de penser qu'il serait peut-être même la cause de sa mort.

    L'affaire fit l'objet d'un retentissant procès à rebondissements et est connue par le Papyrus judiciaire de Turin (KR IV, 350-360). Il s'agit d'un texte rédigé en discours direct, peut-être sur l'ordre du prince-héritier Ramsès IV, où la voix d'outre tombe de Ramsès III relate les épisodes du procès.

    La machination fut préparée dans le «harem d'accompagnement» qui suivait le roi dans ses déplacements. Elle devait trouver son point d'orgue au cours de la Belle Fête de la Vallée, sur la rive gauche du Nil, à Thèbes.

    Il semblerait qu'à cette époque Ramsès III n'avait pas encore désigné d'héritier officiel. Cette indécision a probablement fait germer, dans l'esprit d'une épouse, l'idée de placer sur le trône un fils qui, normalement, n'aurait jamais pu y accéder.

    Le nombre de conjurés et la haute situation de la majorité d'entre eux sont impressionnants. Dans le rapport, chaque inculpé est anonyme ou affublé d'un sobriquet dégradant, cela afin de ne pas faire «vivre son nom».

    L'Épouse Royale Tiyi obtint la complicité d'une autre grande dame du palais ainsi que celle de six suivantes qui servaient d'agents de liaison entre le harem et l'extérieur.
    La reine parvint à rallier à sa cause et à celle de son fils, connu sous le nom de Pentaour, quelques hauts fonctionnaires, des prêtres et un général.
    Les meneurs étaient le majordome Païbakkamen (le serviteur aveugle) et le grand chambellan Mésèdsourê (Rê l'a en abomination) qui transmettait les paroles […], diffusait les instructions à leurs mères et frères en dehors du harem.
    Une autre dame, originaire du Ouaouat, poussait son frère Binemouaset (le Mal est dans Thèbes), un commandant de Koush, à la révolte : Réunis le peuple, rends impopulaire notre Seigneur et incite les ennemis à la rébellion [contre lui].
    Ces dames n'hésitèrent pas, grâce à la complicité de scribes de la Maison de Vie, à utiliser la magie pour arriver à leurs fins.

    Les faits étaient si graves qu'ils réclamèrent la constitution d'un jury d'exception chargé de prendre connaissance des charges qui pesaient contre chaque accusé, d'apprécier la justesse des faits, de prononcer leur verdict et de veiller à l'exécution de la peine.

    Au total, une vingtaine de personnes furent condamnées soit parce qu'elles avaient pris une part active au complot, soit simplement parce qu'elles n'avaient pas révélé ce qu'elles savaient.
    Les peines furent très sévères. Le prince Pentaour, tout comme d'autres grands personnages, fut condamné à se suicider. Ceux qui échappèrent à la peine capitale subirent les mutilations dégradantes du nez et des oreilles.
    Le sort de la reine Tiyi fut probablement réglé de manière plus discrète car elle ne fut même pas déférée devant le tribunal.

    Mais le scandale ne s'arrêta pas là. On découvrit, durant le procès, que cinq des douze jurés avaient été corrompus et qu'ils avaient participé à des orgies chez l'un des principaux prévenus en compagnie d'épouses d'accusés et de femmes accusées elles-mêmes. À leur tour, ils furent incarcérés et jugés.

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