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Le pharaon : Introduction

Pour les Égyptiens, le pharaon, de nature à la fois divine et humaine, est la figure centrale de l'État monarchique tant au niveau réel qu'au niveau imaginaire. Il est directement responsable de tout ce qui se passe sur terre et se doit d'assurer la survie et le bien-être de la population.

Associez sa Majesté à vos pensées car il est SIA qui est dans les coeurs ; ce sont ses yeux qui scrutent tous les corps.
C’est le dieu , lui qui voit par ses rayons, lui qui illumine le Double Pays plus que le disque solaire ; lui qui fait verdir la terre plus que le fleuve en crue, après avoir rempli le Double Pays de force et de vie.
Son nez est glacé lorsqu’il se met en colère ; quand il est calme, on peut respirer. Il donne de la nourriture à ceux qui le servent et il est généreux pour celui qui suit son chemin.
Le roi, c’est la nourriture ; sa bouche, c’est l’abondance. Celui qui sera est sa création : c’est Khnoum pour tous les individus, engendreur qui crée l’humanité.
C’est Bastet, celle qui protège le Double Pays. Celui qui le respecte, son bras le protégera.
C’est Sekhmet pour celui qui a transgressé ce qu’il a ordonné ; celui qui est haï par lui sera dans la misère.

Extraits d’une stèle de Se-hotep-ib-rê (Caire 20538), en provenance d’Abydos

Alors que partout ailleurs, en Afrique comme au Proche-Orient, les principautés et les cités-États côtoient tribus et chefferies, le pharaon, véritable institution qui donna à l'Égypte son exceptionnelle stabilité et son originalité, règne sans partage sur un territoire unifié.

Dans une société où nature, culture, religion et politique se confondent, tout s'articule autour du souverain. Héritier des dieux, intercesseur entre le monde terrestre et le monde divin, il est là pour repousser le mal et le chaos.

L'aspect divin

La palette de NarmerLa monarchie est d'origine divine. Dans une époque mythique, aux temps primordiaux, les dieux ont instauré les institutions. Osiris se vit confier la royauté mais Seth, jaloux de son frère, l'assassina. Horus, fils posthume d'Osiris, sortit victorieux de son combat contre l'usurpateur et hérita du royaume d'Égypte.
Or, dès le début de la royauté, le pharaon est étroitement associé à Horus. Ainsi, la palette de Narmer représente sur son recto le roi, coiffé de la couronne blanche de Haute-Égypte, s'apprêtant à frapper de sa massue un ennemi vaincu. Le dieu faucon est à ses côtés : il tient une tête sortant d'un fourré de papyrus, symbole de l'Égypte du Nord.
Au moment de l'unification du pays, le pharaon est donc déjà le successeur légitime d'Horus dont il est l'incarnation.

Au début de l'Ancien Empire, la sacralisation du pouvoir revêt une forme nouvelle, probablement sous l'impulsion du clergé d'Héliopolis qui vénérait le dieu solaire : le pharaon devient fils de .
Plus tard, lorsque Thèbes deviendra capitale du pays, c'est Amon de Karnak qui sera le dieu dynastique.

Cet aspect divin de la royauté se maintiendra durant toute l'époque pharaonique, parfois au prix de certains artifices.
Ainsi, Thoutmosis III, né d'une concubine et du pharaon, légitimera son statut en épousant sa demi-sœur de sang royal, dont la mère était la grande épouse royale Hatchepsout. Cette dernière, pour justifier son ascension au pouvoir, fit graver sur les parois de son temple de Deir el-Bahari, le mystère de la naissance divineAmon, prenant les traits du pharaon régnant, s'unit à la grande épouse royale pour lui donner un successeur d'origine divine.
Le dieu lui-même pouvait choisir son successeur en le désignant par différents signes : Thoutmosis Ier, alors qu'il dormait au pied du sphinx, fut averti dans un rêve qu'il deviendrait pharaon. Horemheb fut désigné par l'oracle d'Amon.

Par son origine divine, le pharaon devient le seul interlocuteur possible entre l'univers des dieux et celui des hommes, deux mondes étroitement liés. Fils de dieux, "dieu vivant", c'est le premier prêtre du pays. Tout est fait pour donner de lui une image à la fois magnifique et redoutable : on s'en approche avec crainte, prosterné.

Le maintien de Maât

Le pharaon est ainsi le dieu qui gouverne. Sa fonction principale est de maintenir l'ordre instauré par le créateur et symbolisé par Maât.

Offrande de la déesse MaâtCette petite déesse, fille d'Amon, représentée coiffée d'une plume d'autruche, incarne les concepts d'ordre, de vérité et de justice. Elle constitue le fondement de l'équilibre de l'univers et c'est sur elle que repose l'ensemble de l'idéologie égyptienne. Elle est la norme qui détermine toute action, elle est le bien qui doit être pratiqué sur terre. Plus encore, elle régit à la fois l'ordre cosmique, le monde des hommes et la nature.

Toutefois, cet ordre ne va pas de soi, il n'a pas été installé une fois pour toute. Maât s'oppose à Isfèt, son contraire, le mal, le désordre l'injustice.
Sans Maât, c'est le chaos : l'univers entier est menacé, l'ordre social s'écroule dans l'anarchie et la guerre civile, la famine s'installe, l'Égypte est affaiblie face aux pays étrangers, la terre rouge, domaine de Seth, sort victorieuse.

Les Égyptiens étaient conscients de cet équilibre précaire. En témoignent par exemple des textes de la Première Période Intermédiaire évoquant cette époque où Maât aurait été chassée et où l'injustice se serait installée à un moment de faiblesse monarchique. C'est pourquoi le pharaon, le plus haut responsable de la communauté, se doit de maintenir l'ordre universel par une lutte active et perpétuelle contre le chaos.

Le rôle religieux

Pour les Égyptiens, le monde est composé d'un ensemble d'entités personnalisées, de forces supranaturelles qui agissent sur toutes les composantes de la nature et qui s'incarnent dans la personne du pharaon.
Il en est l'expression quotidienne, il est l'acteur principal qui peut, par des rituels effectués dans les temples, agir sur elles. C'est donc grâce à lui que le soleil peut se lever chaque jour, que le Nil inonde les terres à chaque crue, que les semailles et les moissons se succèdent, que la vie se perpétue.

Divinisé, garant du déroulement régulier de l'ordre cosmique par l'acte cultuel qu'il accomplit, le rôle que joue le roi dans le domaine religieux est primordial : il est l'officiant suprême. Les prêtres, répartis dans tous les temples du pays, n'agissent qu'en son nom, par délégation.

Le souverain est également maître du temps. La datation des événements se fait en fonction de l'année de règne (l'an 5 de Ramsès, l'an 23 de Thoutmosis...). Sa mort constitue donc une menace pour l'équilibre cosmique et annonce le retour au chaos primordial. Ce n'est qu'à travers les cérémonies de couronnement que son successeur renouvelle la création originelle.
Au cours du règne, la célébration régulière de rites maintiennent l'équilibre : ainsi la fête Sed est directement liée à la revitalisation du souverain.

La titulature

"Pharaon" vient de per-aâ qui signifie "la grande maison", c'est-à-dire "le palais royal" puis qui finit par en désigner le propriétaire. Toutefois en Égypte, le terme ne servit jamais de titre au souverain.

Les cinq noms distincts qui constituent la titulature royale résument bien les aspects essentiels du pharaon :

  • Le premier est le nom d'Horus qui exprime la continuité du pouvoir monarchique hérité des dieux, le pharaon étant l'incarnation du premier roi mythique.

  • Le deuxième, dit des deux maîtresses, rappelle la période où le pays était divisé en deux royaumes, celui du Nord protégé par la déesse cobra Ouadjet et celui du Sud par la déesse vautour Nekhbet.

  • Le troisième nom est celui d'Horus d'Or qui symbolise peut-être la première contestation du pouvoir et la victoire d'Horus sur Seth.

  • Le quatrième que l'on appelle le prénom est précédé de la formule "Roi de Haute et de Basse-Égypte". C'est le nom de couronnement qui insiste sur le rôle unificateur du monarque.

  • Enfin, le cinquième nom ou nom de naissance est précédé du titre "fils de " soulignant une nouvelle fois le caractère divin de la monarchie.

  • Le rôle politique

    À côté de l'aspect divin se dégage donc le rôle politique du monarque, seul véritable propriétaire du pays, des biens, des hommes voire de l'univers tout entier.
    Il se doit de maintenir l'unification politique qui remonte aux origines de la royauté. Il est "celui qui tient les Deux Terres dans l'étreinte de ses bras".

    L'administration égyptienne est soigneusement organisée selon un système hiérarchisé répartissant les fonctions aux divers échelons : central, provincial et extérieur.

    Le palais est le centre administratif du pays. Vaste complexe architectural, il joue non seulement le rôle de lieu d'habitation somptueux pour le roi et sa famille mais aussi de siège de l'administration, de magasin, d'atelier, de dépôt pour les archives de l'État, voire de place forte. C'est de là que le roi, visiblement de manière active, gère les affaires du pays.

    Au niveau local, l'Égypte est divisée en provinces appelées nomes, assujetties aux services centraux et dont les administrateurs ont été mis en place par le pharaon.

    Le fonctionnement des territoires étrangers dépend également directement de l'administration centrale.

    Au départ, les charges importantes étaient réservées à la famille du souverain mais la spécialisation des tâches et le développement croissant de l'administration poussa le roi à déléguer le pouvoir à des personnes qui n'étaient pas de sang royal.
    La plus haute charge est celle du vizir, représentant et véritable bras droit du souverain, trait d'union entre l'administration centrale et l'administration locale.
    À partir de lui s'instaure tout un réseau de fonctionnaires, des plus hauts dignitaires jusqu'au simple gratte-papier, dans lequel les scribes pouvaient voir un moyen de s'élever dans la hiérarchie sociale.
    Notons à ce sujet qu'en organisant des écoles de scribes qui assuraient une main d'œuvre indispensable à la bonne marche de son administration, l'État a produit non seulement des fonctionnaires mais également des lettrés qui ont utilisé l'outil mis à leur disposition, à savoir l'écriture, pour diffuser la culture.

    Le monarque s'assurait ainsi avec son peuple un contrôle et un lien permanent qui, partant du palais, passait par les nomarques, les chefs des villes et des villages pour aboutir aux couches sociales les moins élevées : ouvriers, artisans et paysans.

    Le rôle du pharaon était nécessaire au maintien de l'unité et de la gestion du pays. Pour preuve, à chaque affaiblissement de la monarchie au profit, notamment, des gouverneurs locaux qui profitaient de la situation pour s'assurer davantage de pouvoir, le pays s'est divisé.

    Le rôle militaire

    Ayant pour mission de maintenir Maât et de repousser les forces du mal, le pharaon se doit de protéger son pays contre les invasions étrangères, manifestation du chaos.
    Secondé par son vizir, il est donc le chef de l'armée et de la diplomatie. S'il délègue une partie de ses pouvoirs dans les domaines politique et religieux, il semble avoir toujours gardé personnellement la conduite de l'armée.

    Dans les premiers temps de la monarchie, les domaines royaux et religieux ainsi que les nomarques devaient former leurs propres milices.
    Au Nouvel Empire, après que le pays eut connu une période de domination étrangère sous les Hyksôs, une hiérarchie militaire rigoureuse (général en chef, généraux, scribes et différents responsables de l'armée) s'est formée.
    Le pharaon devint alors plus qu'un protecteur, un conquérant dont la mission était d'étendre la puissance de l'Égypte au delà des frontières du pays.
    En contrepartie, ses sujets se devaient de participer à l'effort militaire d'autant plus que l'incorporation dans l'armée de métier laissait entrevoir une carrière qui pouvait être prometteuse.

    Le rôle juridique

    En tant que garant de l'harmonie universelle, il est tout naturel que la fonction judiciaire incombe également au pharaon.

    C'est à lui d'arbitrer les conflits, de faire respecter les lois, les us et coutumes du pays, d'empêcher les abus, de promulguer de nouveaux décrets quand le besoin s'en fait sentir et de diriger l'appareil répressif.

    Nous ne possédons pas de codes de lois de l'Égypte ancienne mais nous disposons d'une multitude de textes juridiques : contrats, testaments, minutes de procès, édits, décrets royaux prouvant qu'il existait bien des lois précises servant de référence.

    La structure juridique repose sur le vizir qui porte le titre de "prêtre de Maât" et qui dirige une multitude de fonctionnaires œuvrant dans des juridictions couvrant l'ensemble du pays.

    Ainsi, il n'existait pas de justice privée en Égypte. Seul le pharaon avait droit de vie et de mort sur ses sujets mais ne pouvait en user de manière arbitraire. Il devait se conformer aux lois.
    Quant aux gens du peuple, même de rang social peu élevé, ils pouvaient espérer faire valoir leurs droits.

    Le rôle "biologique"

    Détail de la tête de massue du roi ScorpionDès les origines de l'Égypte pharaonique, le souverain est le premier responsable d'une économie qui repose essentiellement sur l'agriculture.
    Ainsi, la tête de massue du roi Scorpion représente celui-ci, une houe à la main, en train d'aménager un canal d'irrigation.

    Par le fait que le pharaon contrôle et incarne les forces de la nature, l'activité agricole est possible : c'est grâce aux actes rituels qu'il accomplit dans les temples que la graine peut germer, que le Nil irrigue régulièrement les terres cultivables, que le soleil indispensable à la vie se lève chaque matin.

    Dans le domaine plus matériel de l'économie, le roi, par l'intermédiaire de ses fonctionnaires, contrôle la richesse produite : la gestion et la répartition de la terre et de l'eau, l'entretien des canaux d'irrigation, la collecte et la redistribution des divers produits et revenus du pays.

    L'une des plus hautes institutions de l'administration, le Trésor, est chargée de l'exploitation des mines et des carrières et de l'organisation des expéditions à l'étranger.

    Mais son rôle principal consiste à prélever, sous forme d'impôts et de taxes, la production des paysans, de la stocker et de la redistribuer, de manière inégale il est vrai, aux différents serviteurs de l'État.

    C'est à ce niveau que la fonction "biologique" du pharaon prend toute sa dimension. Chaque travailleur assure par son labeur la richesse du pays. En échange, il peut être assuré d'une certaine sécurité, même dans les moments difficiles, en période de disette par exemple.

    Le discours politique

    Le discours politique, profondément religieux et souvent inspiré d'images tirées de la nature pour exprimer des concepts abstraits, synthétise bien le rôle du pharaon au sein de la civilisation égyptienne. "Il est Sia" : la perception et le savoir, notamment comme chef du vaste réseau d'informations mis en place par l'administration.
    "Il est ", source de chaleur, donc symbole de la vie, de la force et de la puissance. Successeur d'Horus et fils de dieu, à la tête d'un système rendu inattaquable par son essence même, ce qui explique sa longévité, il est responsable des dieux dont il incarne les différents aspects.
    "Il est Khnoum", le créateur sans qui la vie même ne peut exister. Il est "Bastet", en tant que protecteur de son peuple auquel il assure justice et bien-être. Il est "Sekhmet", la force guerrière qui lutte contre le chaos, protégeant le pays des invasions étrangères et en assurant la puissance par ses conquêtes. Enfin, "Il est celui qui maintient Maât", garant de l'ordre cosmique, politique et social.

    Ainsi, indispensable à la vie même de son pays, par le rôle qu'il joue dans le monde de l'imaginaire, le pharaon est également l'élément central de tous les domaines du monde réel, tant sur le plan politique que militaire, économique ou judiciaire.

    L'aspect humain

    Toutefois, le fils des dieux n'en est pas moins homme, sujet au doute, à la peur, à l'échec.

    L'image du souverain devait probablement être moins glorieuse aux yeux des contemporains que celle idéalisée des documents officiels.
    Certains textes dont l'humour et l'ironie traduisent parfois une distanciation critique par rapport au monarque nous en ont laissé des indices :

    - Dans le récit de la bataille de Qadesh opposant Ramsès II aux Hittites, le monarque se retrouve isolé. Effrayé, il implore l'aide de son père Amon. De plus, dans le même temple, le récit idéalisé de la victoire écrasante de Ramsès II est contrebalancé par le traité nettement moins glorieux conclu avec l'ennemi.

    - Véritable testament politique d'un souverain à son héritier, "Les Enseignements d'Aménemhat Ier à son fils Senousret" relatent les difficultés politiques des débuts de la XIIe dynastie et le complot mené contre le pharaon. Le but premier des conseils donnés sur un ton pessimiste est d'enseigner au futur roi la méfiance et la prudence afin de maintenir la monarchie.

    - Les "Lamentations d'Ipouer" mettent en évidence la désorganisation de l'État et de la société après les bouleversements de la fin de l'Ancien Empire et durant la Première Période Intermédiaire.
    Le poète exprime longuement son désespoir, fustige la faiblesse d'un souverain indolent, regrette l'équilibre perdu puis se met à espérer en un avenir où la vie reprendra son cours normal.

    - Le magicien Djedi donne une leçon de morale à Chéops et refuse de sacrifier un homme, fut-il un prisonnier, pour satisfaire la curiosité de son roi ("Papyrus Westcar").


    Quelques lectures :
    - Michel GUAY, La civilisation de l'Égypte des Pharaons, une encyclopédie multimédia. CD-Rom, Média 360 inc, 2000.
    - Claire LALOUETTE, Textes Sacrés et Profanes de l'Ancienne Égypte, Volume I, Des Pharaons et des hommes. Paris, Gallimard, 1984.
    - Collectif sous la direction de Christiane Ziegler, Pharaon. Catalogue de l'exposition du même nom. Paris, Flammarion et l'Institut du Monde Arabe, 2004
    - Pascal VERNUS et Jean YOYOTTE, Dictionnaire des pharaons. Paris, Éditions Noêsis, 1996.

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